Le mythe de l’incarnation

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Ont assurément renié la foi ceux qui affirment que Dieu s’est incarné dans la personne du Messie, fils de Marie[1]

 

Ce qui fut affirmé pour la trinité est valable pour le dogme de l’incarnation qui ne repose sur aucun texte, comme le reconnaît honnêtement André-Marie Gérard dans la définition qu’il donne du terme « Incarnation » dans son Dictionnaire de la Bible : « Terme théologique qui n’appartient pas, à vrai dire, au vocabulaire biblique, mais qui définit un mystère sur lequel est fondée toute la religion chrétienne. »[2] De cette courte définition, l’on retient deux choses importantes. La première est que la religion chrétienne repose entièrement sur une notion totalement absente des textes, et donc inventée par les hommes. La seconde est que l’incarnation est un « mystère », terme employé par l’Eglise pour décrire une croyance irrationnelle et incompréhensible – et celles-ci sont nombreuses dans le christianisme – et ainsi fermer la porte à toute discussion puisque le fidèle qui cherche à comprendre comment par exemple un Dieu peut être à la fois unique et en trois personnes est invité à se soumettre docilement à ce mystère. La notion de mystère a donc très longtemps permis à l’Eglise de cacher ses invraisemblances et ses contradictions jusqu’au jour où les hommes, mieux instruits, plus libres d’esprit, ont commencé à s’interroger sur l’irrationalité de ces mystères qui explique en grande partie le rejet du christianisme et la progression de l’athéisme dans des pays traditionnellement chrétiens, en occident notamment.

Mais si la notion d’incarnation n’est pas biblique et n’a pas été enseignée par Jésus, d’où vient-elle ? Voici la réponse à cette question proposée par l’historien Francis Young dans The Myth of God Incarnate (Le mythe de l’incarnation) : « Ce sont les convertis chrétiens de culture grecque qui ont transformé Jésus, juif palestinien, en un dieu incarné. » On peut lire ce qui suit dans le même ouvrage : « Les chercheurs sont convaincus de la nécessité d’une évolution théologique aujourd’hui, à la fin du vingtième siècle, en raison de la quantité grandissante d’informations sur les origines du christianisme qui indiquent notamment que Jésus était un être humain élu par Dieu pour jouer un rôle spécifique dans le plan divin et que la croyance tardive qu’il était le Dieu incarné – la deuxième personne de la sainte Trinité – qui a vécu comme un homme, reposait sur des formules lyriques et poétiques dont le but était simplement de souligner son importance pour nous. Il est important de reconnaître cela afin de rétablir la vérité, mais aussi dans nos relations avec les adeptes des autres religions majeures. »[3]

Ce sont donc les convertis chrétiens de culture grecque qui ont inventé le dogme de l’incarnation, ainsi que les principaux dogmes chrétiens, comme nous le verrons encore au chapitre suivant. 

L’incarnation est la croyance chrétienne selon laquelle le Verbe divin s’est fait chair en Jésus-Christ. Certains chrétiens croient donc trouver dans le verset coranique qui suit une confirmation de ce dogme. Le Très Haut dit : « Le Messie, Jésus fils de Marie, n’est que le Messager de Dieu, Son Verbe qu’Il a projeté en Marie et un Esprit émanant de Lui. »[4]

Mais pour les musulmans, Jésus est né d’un « verbe de Dieu » ou, plus littéralement, « d’une parole émanant de Dieu », dans la mesure où il est né sans père, de l’ordre divin « Sois » qui eut pour conséquence sa naissance miraculeuse. Jésus est donc le fruit du verbe – ou de la parole – de Dieu, et non lui-même le verbe de Dieu devenu chair. On est donc loin de la croyance chrétienne en l’incarnation du Verbe – Dieu lui-même – en la personne de Jésus. Le verbe divin auquel le verset coranique fait allusion est donc le fiat divin, tandis que le verbe divin des chrétiens correspond au Logos, notion elle-même empruntée à la pensée grecque où elle désigne la raison ou la sagesse divine. Là encore, l’interprétation musulmane est un retour aux sources puisque dans le judaïsme, le « verbe » (dâbâr) est uniquement la parole créatrice de Dieu. Ainsi dans la Septante – traduction grecque de l’Ancien Testament – le terme « logos » traduit l’hébreu « dâbâr ». Il désigne donc toujours la « parole » – parole créatrice – jamais la « raison ». On peut lire dans l’Ancien Testament : « Les cieux ont été faits par la parole (dâbâr) de l’Éternel. »[5] Là encore, l’islam rejoint le judaïsme, contre le christianisme, en voyant dans le « verbe de Dieu » la parole créatrice de Dieu et non le fils de Dieu qui se serait incarné en Jésus.



[1] Coran 5, 17.

[2] Dictionnaire de la Bible, p. 541-542.

[3] Les « autres religions majeures » sont l’islam et le judaïsme qui rejettent unanimement et catégoriquement les idées de divinité du Christ et d’incarnation qui, pour eux, sont les formes les plus choquantes de paganisme.

[4] Coran 4, 171.

[5] Psaumes 33, 6.