Le Jésus coranique

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Le Jésus coranique est étonnement identique au Jésus historique décrit aujourd’hui par la plupart des chercheurs comme un prophète juif venu réformer le judaïsme, plutôt que fonder une nouvelle religion, le christianisme, dont les dogmes sont fondamentalement opposés à ceux qu’il a enseignés à ses disciples.

Sa mère fut élue parmi toutes les femmes :

Les anges dirent : « Marie ! En vérité, Dieu t’a élue, purifiée et préférée à toutes les femmes de l’univers. » (3, 42)

Sa naissance fut miraculeuse :

Marie s’étonna : « Comment, Seigneur, pourrais-je avoir un enfant alors qu’aucun homme ne m’a touchée ? » Il répondit : « Il en sera ainsi. Dieu crée ce qu’Il veut. Il Lui suffit, lorsqu’Il décrète une chose, de dire « Sois », et celle-ci s’accomplit. » (3, 47)

Mais il ne fut qu’un homme :

La naissance de Jésus est, pour Dieu, tout aussi miraculeuse que la création d’Adam qu’Il fit de poussière et auquel Il dit : « Sois », si bien qu’il fut homme[1]. (3, 59)

Il fut un serviteur de Dieu comme les autres :

Jésus a dit : « Je suis le serviteur de Dieu. » (19, 30)

Il est le Verbe de Dieu projeté en Marie et un Esprit émanant de Lui :

Le Messie, Jésus fils de Marie, n’est que le Messager de Dieu, Son Verbe qu’Il a projeté en Marie et un Esprit émanant de Lui. (4, 171)

Il n’est pas une incarnation de la Divinité :

Ont assurément rejeté la foi ceux qui affirment que Dieu s’est incarné dans la personne du Messie, fils de Marie[2]. (5, 72)

Il n’est pas la troisième personne de la Trinité :

Ont assurément rejeté la foi ceux qui affirment que Dieu est la troisième personne d’une trinité. Car il n’y a qu’un seul Dieu. (5, 73)

Il fut un prophète comme les autres[3] :

Le Messie, fils de Marie, n’est qu’un Messager, à l’image de ceux qui l’ont précédé. (5, 75)

Assisté de l’Esprit Saint, il a réalisé des miracles prodigieux :

Nous avons permis à Jésus, fils de Marie, de réaliser des miracles prodigieux et l’avons assisté de l’Esprit Saint[4]. (2, 87)

Il a confirmé la Torah tout en abrogeant une partie de ses lois :

 « Je viens confirmer les enseignements révélés avant moi dans la Torah, tout en levant une partie des interdits qui vous étaient imposés. » (3, 50)

Il a prêché le culte exclusif du Seigneur :

 « Dieu, en vérité, est mon Seigneur et le vôtre, auquel vous devez un culte exclusif et sincère. Telle est la voie du salut. » (3, 51)

Il n’est pas mort en croix :

Ils ne l’ont ni tué, ni crucifié, mais furent seulement le jouet d’une illusion. (4, 157)

Mais il a été élevé au ciel :

Ils ne l’ont certainement pas tué, mais Dieu l’a élevé vers Lui.  (4, 157-158)

Son retour, à la fin des Temps, sera l’un des signes de l’Heure :

Il sera un signe précurseur de l’Heure, au sujet de laquelle nul doute n’est permis. (43, 61)

Le Jour dernier, il condamnera ceux qui lui auront voué un culte :

Dieu dira : « Jésus fils de Marie ! Est-ce toi qui as demandé aux hommes de t’élever, toi et ta mère, au rang de divinités en dehors de Dieu ? » Il répondra : « Gloire à Toi ! Il ne m’appartient pas de m’attribuer ce rang sans droit. L’aurais-je d’ailleurs fait que Tu le saurais. Tu connais, en effet, les secrets de mon âme, tandis que Tes secrets me sont inconnus. » (5, 116)

De son vivant, il a annoncé l’avènement de Mouhammad :

Jésus, fils de Marie, dit : « Fils d’Israël ! Je suis le Messager que Dieu vous a envoyé, confirmant les enseignements de la Torah révélés avant moi et annonçant l’avènement d’un Messager qui viendra après moi dont le nom sera Ahmad[5]. » (61, 6)

Jésus occupe donc une place centrale en islam. Son nom apparaît pas moins de 25 fois dans le Coran, tandis que le nom de Mouhammad n’y revient que 4 fois. Par conséquent, les musulmans vouent un profond respect au Christ, mais sans le vénérer et l’élever pour autant au rang de divinité. Pour eux, Jésus est un prophète envoyé par Dieu, comme le montrent clairement les Évangiles.

Or, les Evangiles eux-mêmes confirment cette vision de Jésus en tant que prophète. Car le dogme chrétien de la nature divine du Christ ne repose sur aucune parole de Jésus qui s’est au contraire présenté comme un prophète, un simple homme donc, bien qu’entretenant une relation très intime avec son Seigneur. Voici certaines de ses paroles qui contredisent clairement le dogme de la filiation divine de Jésus :

1. « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Il n’y a de bon que Dieu. »[6]

2. « Va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. »[7]

3. « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. »[8]

4. « En vérité, je vous le dis, le serviteur n’est pas plus grand que son seigneur, ni l’apôtre plus grand que celui qui l’a envoyé. »[9]

5. « Aucun prophète n’est bien reçu dans sa patrie. »[10]

6. « La parole que vous entendez n’est pas de moi, mais du Père qui m’a envoyé. »[11]

7. « Celui qui vous reçoit me reçoit, et celui qui me reçoit, reçoit celui qui m’a envoyé. Celui qui reçoit un prophète en qualité de prophète recevra une récompense de prophète. »[12]

8. « N’appelez personne sur la terre votre père; car un seul est votre Père, celui qui est dans les cieux. Ne vous faites pas appeler directeurs; car un seul est votre Directeur, le Christ. »[13]

Et si l’expression « fils de Dieu » est employée treize fois dans le Nouveau Testament pour désigner Jésus, elle ne l’est jamais par lui, mais par ses disciples. En outre, le titre de fils de Dieu est attribué à d’autres personnages bibliques : Adam (Luc 3, 38), David (Psaumes 2, 7) ou Salomon (1 Chroniques 22, 10), mais aussi aux anges, êtres rapprochés de Dieu (Job 1, 6). Le peuple d’Israël lui-même est désigné comme le « premier-né » de Dieu (Exode 4, 22). Tout ceci prouve que l’expression « fils de Dieu » signifie, en réalité, « élu de Dieu », « saint de Dieu » ou « bien-aimé de Dieu ». On peut ainsi lire dans le Nouveau Testament : « Voyez quel amour le Père nous a témoigné, pour que nous soyons appelés enfants de Dieu ! »[14] Jésus lui-même applique cette formule à ses disciples : « Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu ! »[15]

L’hébreu, comme toutes les langues sémitiques, accorde au terme « fils » de multiples sens dérivés du sens premier. Voici ce qu’écrit à ce sujet André-Marie Gérard : « Au regard des auteurs inspirés, sans doute tous les êtres sont-ils d’une certaine manière « fils » de leur Créateur, mais les proches de Dieu par leur fonction ou leur rang, par leur foi ou leur fidélité, paraissent mériter mieux que d’autres d’être dits « fils de Dieu ». »[16]

Et la critique textuelle confirme le dogme musulman sur Jésus. Charles Guignebert, pour qui Jésus était un prophète de la lignée des prophètes d’Israël, écrit à ce sujet : « Jésus ne se dit jamais Dieu : Fils de Dieu, entendu au sens précis et orthodoxe, est monstrueux et même inconcevable pour un Juif ; or, la pensée de Jésus est juive, c’est indéniable. D’ailleurs, pas une fois l’accusation de s’être prétendu Dieu n’est dressée contre lui par les Juifs, ni au cours de son procès ni aux temps apostoliques. C’est là, semble-t-il, un argument décisif. »[17] Plus près de nous, Bart Ehrman résume l’opinion qui prévaut aujourd’hui parmi les spécialistes de la Bible au sujet de la nature de Jésus : « Depuis plus d’un siècle maintenant, depuis la publication historique du chef-d’œuvre d’Albert Schweitzer, La quête du Jésus historique, la majorité des spécialistes en Europe et en Amérique du Nord considèrent Jésus comme un prophète apocalyptique juif. »[18] Le théologien britannique John Hick parle même de consensus à ce sujet : « Autre point sur lequel s’est formé un large consensus parmi les spécialistes du Nouveau Testament, et qui est plus important encore pour comprendre le développement de la christologie : le Jésus historique n’a jamais prétendu à la divinité que les chrétiens lui ont par la suite attribuée. Il n’a jamais pensé être l’incarnation de Dieu ou le Fils de Dieu. »[19]

La critique textuelle du Nouveau Testament a montré que les textes des Évangiles ont été transformés au fil des siècles par les scribes, soucieux d’établir la divinité de Jésus, et par les traducteurs de la Bible, qui ont également tenté de souligner la filiation divine du Christ. Plusieurs passages de la Bible permettent de comprendre de quelle manière les textes sont manipulés à des fins apologétiques.

Le premier passage (Matthieu 24, 36) est traduit ainsi par Louis Segond : « Pour ce qui est du jour et de l’heure, personne ne le sait, ni les anges des cieux, ni le Fils, mais le Père seul. » Or, ni la fameuse traduction anglaise King James, ni la Reina-Valera, traduction espagnole de référence, ne mentionnent « le Fils » dans ce passage. Le terme est pourtant présent dans les Codex sinaiticus et vaticanus, les deux plus anciens manuscrits complets du Nouveau Testament. Le but est évidemment de ne pas laisser croire que Jésus ne connaît pas les mystères, ce qui jetterait un doute sur sa divinité.

Voici le deuxième passage (Hébreux 3, 1-2) : « Considérez l’apôtre et le souverain sacrificateur de la foi que nous professons, Jésus, qui a été fidèle à celui qui l’a établi…» Le terme « établi » est une traduction fallacieuse du grec « créé » que l’on retrouve dans les originaux grecs les plus anciens. Le but est évidemment de valider le credo de Nicée qui affirme que Jésus n’est pas une simple créature de Dieu, mais qu’il est « né du Père, c’est-à-dire de la substance du Père, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu ; engendré, et non fait, consubstantiel au Père ».

Autre exemple – Ephésiens 3, 14 – où l’on peut lire dans certains manuscrits : « A cause de cela, je fléchis les genoux devant le Père, le Seigneur Jésus-Christ ». Or, les mots : « le Seigneur Jésus-Christ » n’apparaissent pas dans les manuscrits les plus anciens.

L’expression « fils de Dieu », présente dans le Nouveau Testament, est parfois la traduction déformée de la formule « élu de Dieu » que l’on retrouve en effet dans les manuscrites les plus anciens, le Codex sinaiticus, le Codex alexandrinus, la version copte, les manuscrits latins anciens et les manuscrits syriaques anciens. Ainsi, la formule « fils de Dieu » dans Jean 1, 34 remplace en réalité la formule « élu de Dieu » dans le Codex sinaiticus.

La formule « fils de Dieu » est parfois une traduction déformée de l’expression « saint de Dieu » présente dans les manuscrits les plus anciens. Ainsi l’expression « fils de Dieu » dans Jean 6, 69 est employée en lieu et place de la formule « saint de Dieu » que l’on trouve dans le Codex sinaiticus et le Codex vaticanus. 

La formule « fils de Dieu » par laquelle Marc débute son évangile est en réalité un ajout qui n’apparaît pas dans les manuscrits les plus anciens comme le Codex sinaiticus si bien qu’elle fut supprimée de plusieurs traductions anglaises. De même, l’expression « fils de Dieu » dans Actes des apôtres 8, 37 – ainsi que l’ensemble du chapitre – est absente du Codex sinaiticus ou du Codex vaticanus.

Parfois, dans un même récit, la formule « fils de Dieu » apparaît dans un évangile mais est absente des autres. Ainsi, on la trouve en Matthieu 14, 33, mais pas en Marc 6, 51 et Jean 6, 21 qui relatent pourtant le même épisode de la vie de Jésus.

Les exemples sont bien plus nombreux. Tous témoignent du travail de transformation opéré par les scribes et les traducteurs sur les textes du Nouveau Testament dans le but de démontrer la nature divine de Jésus, ce que le Coran a annoncé il y a plus de quatorze siècles : « Il en est parmi eux qui transforment certains versets en vous faisant croire qu’ils appartiennent aux Ecritures. »

Entre les juifs qui ont renié la mission de celui qui leur fut pourtant envoyé et les chrétiens qui l’ont élevé au rang de divinité, les musulmans ont encore une fois emprunté la voie du juste milieu en vouant à Jésus un profond respect – puisqu’il est selon eux l’un des plus grands prophètes envoyés à l’humanité – mais sans le vénérer comme une divinité. Jésus est mentionné dans quinze sourates différentes et pas moins de quatre-vingt-treize versets coraniques qui le présentent comme un « envoyé de Dieu », le « Messie » et une « bénédiction pour l’humanité ». Par ailleurs, le prophète Mouhammad a dit : « Les prophètes sont des frères consanguins, leurs mères sont différentes, mais leur religion unique. Quant à moi, je suis le plus proche de Jésus, fils de Marie, car il n’y a pas eu de prophète entre lui et moi. »

La même remarque pourrait être formulée au sujet de Marie, présentée par certains juifs comme une femme de mauvaise vie, élevée au rang de « mère de Dieu » et vénérée par les chrétiens. Les musulmans, quant à eux, vouent un profond respect à celle dont le nom apparaît trente-trois fois dans le Coran, bien plus que dans le Nouveau-Testament qui – en dehors du récit de l’Annonciation – ne parle jamais de ses vertus et de sa sainteté. En revanche, le Coran fait dire aux anges : « Marie ! En vérité, Dieu t’a élue, purifiée et préférée à toutes les femmes de l’humanité. » En outre, le prophète Mouhammad a dit : « La meilleure de toutes les femmes fut Marie. » Et au sujet de Jésus et de sa mère, il a dit : « Il n’est pas de nouveau-né qui ne soit touché par Satan à sa naissance à l’exception de Marie et de son fils. »



[1] Réponse évidente à ceux qui, en raison de sa naissance miraculeuse, ont élevé Jésus au rang de Dieu.

[2] Ou : que le Messie, fils de Marie, est de nature divine.

[3] Selon la tradition musulmane, Jésus ne fut pas seulement un prophète, mais l’un des cinq plus grands qui sont dans l’ordre de leur avènement : Noé, Abraham, Moïse, Jésus et Mouhammad.

[4] Réponse évidente à ceux qui, en raison de ses miracules prodigieux, ont élevé Jésus au rang de Dieu.

[5] L’un des noms du prophète Mouhammad.

[6] Marc 10, 18.

[7] Jean 20, 17.

[8] Jean 17, 3.

[9] Jean 13, 16.

[10] Luc 4, 24.

[11] Jean 14, 24.

[12] Matthieu 10, 40-41.

[13] Matthieu 23, 9-10.

[14] 1 Jean 3, 1.

[15] Matthieu 5, 9.

[16] Le Dictionnaire de la Bible, p. 402.

[17] Manuel d’histoire ancienne du christianisme, Charles Guignebert, Paris, 1906, p. 222.

[18] Jesus, Interrupted, Bart Ehrman, Harper Collins, 2009, p. 156.

[19] The Metaphor of God Incarnate, Hick, Westminster John Knox Press, 1993, p. 27.