La vénération des imams chiites

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Le fondement du chiisme est donc le dogme de l’imamisme. Les chiites, influencés probablement par les dynasties perses[1], considèrent que la communauté musulmane ne peut être dirigée que par les descendants de la famille de Mouhammad r, des imams qui tirent directement leur autorité d’Allah. La mission de l’imam n’est pas une simple mission de gouvernance comme peut l’être celle des califes sunnites. Les imams exercent un pouvoir à la fois politique et religieux, temporel et spirituel. Ils sont les continuateurs de la mission des prophètes et, comme eux, sont élus par Allah et désignés par les prophètes eux-mêmes. Ainsi, Al-Majlisi que « le Prophète a été élevé au ciel cent vingt fois. A chaque ascension, Allah lui a imposé de désigner ‘Ali et les autres imams comme son successeur bien plus qu’Il ne lui a imposé les obligations religieuses »[2]. Ce dogme s’oppose donc à celui du sunnisme qui voit en Mouhammad r le sceau des prophètes. Allah dit : « Mouhammad n’est le père d’aucun homme parmi vous, mais le Messager d’Allah et le sceau des prophètes. »[3] Et si le chiisme admet également que le cycle de la prophétie est clos, il croit néanmoins en un cycle nouveau après celui des prophètes : le cycle des imams car, selon eux, le monde ne peut se passer d’un guide infaillible. Raisonnement contredit par ce verset révélé au Prophète peu avant sa mort : « Aujourd’hui, J’ai parachevé votre religion, Je vous ai comblés de Mes bienfaits et J’agrée pour vous l’islam comme religion. »[4]

Voici la liste des douze imams duodécimains qui la distingue donc des autres sectes chiites lesquelles vénèrent un nombre différent d’imams à l’identité parfois distincte.    

1- ‘Ali ibn Abi Tâlib (mort en 40 de l’hégire).

2- Al-Hasan, fils de ‘Ali (mort en 50).

3- Al-Housayn, fils de ‘Ali (mort en 61).

4- ‘Ali, fils d’Al-Housayn, ou « Zayn Al-‘Âbidîn » (mort en 95).

5- Mouhammad, fils de ‘Ali, appelé « Al-Bâqir » (mort en 114).

6- Ja’far, fils de Mouhammad, appelé « As-Sâdiq » (mort en 148).

7- Mousâ, fils de Ja’far, surnommé « Al-Kâdhim » (mort en 183).

8- ‘Ali, fils de Mousâ, surnommé « Ar-Ridâ » (mort en 203).

9- Mouhammad, fils de ‘Ali, appelé « Al-Jawâd » (mort en 220).

10- ‘Ali, fils de Mouhammad, appelé « Al-Hâdi » (mort en 254).

11- Al-Hasan, fils de ‘Ali, appelé « Al-‘Askari » (mort en 260).

12- Mouhammad, fils d’Al-Hasan, surnommé « Al-Mahdi » ou encore « l’imam de la Résurrection ». Ils prétendent qu’il est né en l’an 255 ou 256 de l’hégire, c’est-à-dire, il y a près de douze siècles, et croient qu’il est vivant jusqu’à ce jour, mais occulté ![5]

Selon nombre de cheikhs chiites, le rang de l’imam est supérieur à celui des prophètes, y compris à celui du Messager d’Allah r ! Ainsi, Al-Majlisi, a donné à l’un des chapitres de son ouvrage de référence, Bihâr al-anwâr, ce titre : La supériorité des imams par rapport aux prophètes et à l’ensemble des créatures. D’ailleurs, selon les chiites, les prophètes n’ont mérité le rang qu’ils occupent que grâce aux imams ! Ainsi, ils attribuent ces mots au sixième imam, As-Sâdiq : « Par Allah ! Adam ne fut digne d’être créé de la Main d’Allah, qui lui a insufflé de Son esprit, que pour avoir reconnu la mission de ‘Ali. De même, Allah a parlé de vive voix à Moïse uniquement parce que celui-ci a reconnu la mission de ‘Ali. Et Allah n’a fait de Jésus, fils de Marie, un signe pour les hommes que parce qu’il s’est soumis à ‘Ali. »[6]

Quant à l’ayatollah Khomeiny, il affirme : « Chaque chiite est tenu de professer cette croyance fondamentale pour nous : nos imams occupent un rang que nul n’a atteint en dehors d’eux, ni les anges rapprochés, ni les prophètes. »[7]

Le dogme de la supériorité des imams sur les prophètes a pourtant été réfuté par les imams eux-mêmes, à commencer par le premier d’entre eux, ‘Ali t. Ce récit est attribué à As-Sâdiq, leur sixième imam : Un docteur de la loi se présenta au commandeur des croyants et lui demanda : « Commandeur des croyants ! Es-tu un prophète ? » Il répondit : « Malheur à toi ! Je ne suis que l’un des serviteurs de Mouhammad – qu’Allah le couvre d’éloges, ainsi que sa famille. »[8]

Et puisque les imams occupent un rang au moins aussi élevé que celui des prophètes, voire supérieur, ils reçoivent eux aussi des révélations. La règle, selon eux, est que « toute parole prononcée par les imams appartient à la Révélation. C’est là l’un des principes fondamentaux de la religion imamite que nul n’est censé ignorer et auquel chacun doit adhérer »[9]. Ils attribuent ainsi ces paroles au sixième imam, As-Sâdiq : « Certains, parmi nous, reçoivent la Révélation dans l’oreille. D’autres voient des choses en rêves. D’autres encore entendent des sons comme ceux d’une chaîne sur une écuelle. D’autres enfin reçoivent la visite d’un être plus immense que Gabriel et Michaël. »[10]

Celui qui renie le rang ou le statut des imams a donc renié la mission de Mouhammad r. Les chiites attribuent en effet ces paroles au commandeur des croyants ‘Ali t : « Quiconque ne reconnaît pas ma mission ne tirera aucun profit de sa reconnaissance de la mission de Mouhammad. Sachez en effet que ces deux missions sont inséparables. »[11]

En effet, la mission des imams représente l’un des piliers de l’islam, et même le principal, comme l’indique cette tradition attribuée par Al-Koulayni à Al-Bâqir, le cinquième imam : « L’islam est fondé sur cinq piliers : la prière rituelle, l’aumône légale, le hadj, le jeûne et la Wilâyah. » Zourârah demanda : « Quel en est le principal pilier ? » Il répondit : « La Wilâyah en est le principal pilier, car elle en constitue la clé. »[12] Le terme « Wilâyah » désigne ici la mission et la sainteté de ‘Ali t.

Rien d’étonnant donc à ce que certains cheikhs chiites aient ajouté une troisième attestation aux deux témoignages de foi des musulmans, l’attestation de la mission de ‘Ali. Ils répètent en effet, dans leurs appels à la prière et après leurs prières, l’attestation que ‘Ali t est le bien-aimé (Waliyy) d’Allah. Leur cheikh Al-Majlisi écrit en effet : « Il n’est pas impossible d’affirmer que l’attestation de la mission de ‘Ali fait partie des paroles qu’il est recommandé de prononcer au cours de l’appel à la prière. En effet, le cheikh, le grand savant et le martyr[13], entre autres, ont témoigné de l’existence de traditions qui l’établissent. »[14]

En outre, ils font prononcer cette profession de foi à leurs mourants. Al-Koulayni attribue en effet ces mots au cinquième imam, Al-Bâqir : « Faites prononcer à ceux des vôtres qui sont à l’agonie l’attestation qu’il n’y a de divinité qu’Allah et que ‘Ali est le bien-aimé d’Allah. »[15]

Les imams occupant un rang équivalent, voire supérieur, à celui des prophètes, les chiites leur attribuent des miracles qui prêtent souvent à sourire. Chaque imam se voit attribuer des miracles censés prouver l’authenticité de sa mission. Ainsi, lorsque son oncle Mouhammad ibn Al-Hanîfiyyah lui a disputé la fonction d’imam, le quatrième imam, ‘Ali, fils d’Al-Housayn, s’en serait remis au jugement de la Pierre noire qui, selon les chiites « a commencé à bouger au point d’être à deux doigts de quitter son emplacement. Puis Allah fit prononcer à la Pierre noire les mots qui suivent en arabe : Ô Allah ! La fonction d’imam, après Al-Housayn fils de ‘Ali, revient à ‘Ali fils d’Al-Housayn, lui-même fils de ‘Ali et de Fâtimah, elle-même fille du Messager d’Allah »[16].

Selon les cheikhs chiites, les imams accomplissent des miracles même après leur mort, autour de leurs tombes. Ainsi, des récits font état de la guérison de maladies graves auprès des tombeaux des imams, comme celui qui établit qu’un aveugle retrouva la vue simplement au contact de l’une de ces tombes[17].

L’infaillibilité des imams est un dogme central du chiisme. Leur cheikh Al-Majlisi affirme : « Sachez que les imamites sont unanimes à ce sujet : les imams sont infaillibles, incapables de commettre un péché, aussi véniel soit-il. Ils ne peuvent donc commettre le moindre péché, pas même par oubli – provoqué par Allah ou par Satan – ou par erreur. »[18] Le même Al-Majlisi reconnaît pourtant : « En résumé, on peut dire que cette question est des plus problématiques puisque de nombreuses traditions et de nombreux versets indiquent qu’ils furent sujets à l’oubli ou à la faute d’inattention alors que les imamites, à quelques exceptions près, n’admettent pas cela. »[19]

Problématiques également ces paroles attribuées à ‘Ali t par les cheikhs chiites eux-mêmes : « N’hésitez pas à me dire la vérité et à me prodiguer vos conseils, car je ne suis pas à l’abri de l’erreur. »[20]

Leur guide suprême, Khomeiny, n’en affirme pas moins : « Il est impensable d’imaginer que les imams puissent être sujets à l’oubli ou commettre une faute d’inattention. »[21]

Cette infaillibilité, qui ne se retrouve pas même chez les prophètes, ni chez le Messager d’Allah r lui-même, est si fondamentale pour les chiites que celui qui la renie tombe dans la mécréance, comme l’écrit clairement Ibn Bâbawayh : « Les imams sont infaillibles, préservés de toute souillure et de tout péché, même véniel. Ils ne désobéissent jamais à Allah et se soumettent à tous Ses commandements. Quiconque renie cette infaillibilité absolue des imams ne les connaît pas véritablement, et quiconque ne les connaît pas véritablement est un mécréant. »[22]

Que est le jugement du chiisme sur celui qui renie la mission des imams ? Selon l’un de leurs plus grands cheikhs, Mouhammad An-Nou’mân, surnommé Al-Moufîd, cité par Al-Majlisi dans Bihâr al-anwâr, les chiites duodécimains sont unanimes pour affirmer que quiconque renie la mission d’un seul imam, ou l’obéissance qui lui est due, est un mécréant égaré qui mérite de brûler éternellement en Enfer[23].

Al-Majlisi écrit lui-même : « Que soient appliquées les notions de « Chirk » et de « Koufr » à celui qui ne reconnaît pas la mission du commandeur des croyants et des imams de sa descendance, et qui leur préfère d’autres qu’eux, prouve que quiconque agit ainsi est un mécréant voué aux flammes éternelles de l’Enfer. »[24] C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, ils ont excommunié les trois califes et l’immense majorité des compagnons, ainsi que certaines épouses du Prophète r, comme nous le verrons au troisième chapitre de cet ouvrage.

Ibn Bâbawayh, cité par Al-Majlisi, affirme ce qui suit : « Nous croyons que celui qui renie la mission du commandeur des croyants ‘Ali ibn Abi Tâlib et des imams qui lui ont succédé est à l’image de celui qui renie la mission de tous les prophètes. De même, nous croyons que quiconque reconnaît la mission de ‘Ali, mais renie un seul imam, occupe le même rang que celui qui croit en tous les prophètes, mais renie la mission de notre prophète Mouhammad. »[25]

At-Tousi, pour sa part, affirme : « Rejeter la mission des imams est une forme de mécréance, de la même manière que rejeter la mission des prophètes est une forme de mécréance. En effet, ne pas reconnaître la mission des imams est aussi grave que de ne pas reconnaître celle des prophètes. »[26]

De même, Al-Koulayni rapporte avoir entendu le sixième imam, As-Sâdiq, affirmer : « Quiconque nous connaît est croyant. Et quiconque nous renie est un mécréant. Quant à ceux qui ne nous connaissent pas, mais sans nous renier, ils sont dans l’égarement jusqu’à ce qu’ils retrouvent le droit chemin. »[27]

Al-Koulayni, toujours, attribue ces mots au sixième imam : « L’islam repose sur trois piliers : la prière, l’aumône et la mission de l’imam. Aucun de ces piliers n’est valable sans les deux autres. »[28]

 



[1] N’oublions pas que le chiisme naît sur les terres de l’ancien empire perse.

[2] Bihâr al-anwâr (23/69).

[3] Sourate Al-Ahzâb, verset 40.

[4] Sourate Al-Mâïdah, verset 3.

[5] Le dogme de « l’imam occulté » est si important pour le chiisme que nous lui consacrerons un chapitre entier.

[6] Bihâr al-anwâr (26/294).

[7] Al-houkoumah al-islâmiyyah (p. 56), de Khomeiny.

[8] Bihâr al-anwâr (3/283).

[9] Ibidem (3/283).

[10] Ibidem (26/358), chapitre : Les anges se présentent à eux et ils les voient.

[11] Ibidem (26/3), chapitre : La mission des imams.

[12] Al-kâfi (2/435).

[13] Allusion probable à certains cheikhs chiites connus qui portent ces surnoms.

[14] Bihâr al-anwâr (84/111).

[15] Al-kâfi (3/82).

[16] Bihâr al-anwâr (42/82).

[17] Ibidem (42/312-318).

[18] Ibidem (25/209), chapitre : L’infaillibilité de l’imam.

[19] Ibidem (25/351), chapitre : Ils ne sont pas sujets aux fautes d’inattention.

[20] Al-kâfi (8/256).

[21] Al-houkoumah al-islâmiyyah (p. 95), de Khomeiny.

[22] Bihâr al-anwâr (11/72), chapitre : L’infaillibilité des prophètes.

[23] Ibidem (8/366).

[24] Ibidem (23/390).

[25] Ibidem (27/61-62).

[26] Ibidem (8/368).

[27] Al-kâfi (1/187).

[28] Ibidem (2/18).